Né le 14 décembre 1981, à Toulouse.
Professeur certifié d’histoire – géographie.
Doctorant à l’Université de Toulouse le Mirail.
Présenter mon parcours alors même que je l’entame à peine n’est pas chose aisée. Je m’exécute, pourtant, partageant les positions d’H.-I. Marrou lorsqu’il rappelait que « l’honnêteté scientifique me paraît exiger que l’historien, par un effort de prise de conscience […] nous fournisse tous les matériaux qu’une introspection scrupuleuse peut apporter à ce qu’en des termes empruntés à Sartre j’avais proposé d’appeler sa « psychanalyse existentielle »… »(1)
Mon intérêt pour la Grande Guerre est d’abord né de la lecture des carnets de guerre de Louis Barthas (2) , en licence d’histoire, en 2003, à l’université Toulouse Le Mirail – où j’ai effectué l’ensemble de mon cursus universitaire. Sans savoir à ce moment-là que la paternité de cette découverte revenait à mon futur directeur de recherche, la force de ce témoignage avait retenu mon attention. Jusqu’ici, je ne voyais dans la Grande Guerre qu’une longue suite d’opérations militaires drainant une foule de noms de lieux (Verdun, La Marne,…) ou de hauts personnages (Joffre, Foch,…). Sans jeter la pierre à mes enseignants du secondaire – car peut-être n’étais-je pas un élève très attentif à ce moment-là – je ne m’étais jamais représenté ce que pouvait être la guerre à hauteur d’homme. Or, « le bon historien ressemble à l'ogre de la légende. Là où il flaire la chair humaine, il sait que là est son gibier » (3). Et Louis Barthas venait de m’ouvrir l’appétit.
Ce n’est pas un hasard si, en juin 2003, à la recherche d’un sujet de maîtrise et d’un directeur de recherche, je me suis tourné vers celui qui m’avait fait découvrir les écrits du tonnelier : Remy Cazals. Cette rencontre a été déterminante, le choix du sujet l’a été tout autant. En effet, parmi une dizaine de sujets proposés, l’un d’entre eux attira plus particulièrement mon attention : « La baïonnette en 14-18 : mythes et réalités ». L’objet de recherche pouvait paraître « pointu » de prime abord, mais l’apparente précision était contrebalancée par un sous-titre lourd de sens, qui me permettait de me poser en démystificateur. Or cette posture me semblait correspondre à l’une des missions du métier d’historien.
Dans ce premier travail de recherche, je me proposais de comprendre la force des mythes relatifs à la baïonnette. Pourtant, très vite confronté à la multiplicité et la diversité des sources exploitables, je me suis surtout concentré sur l’analyse du mythe, sur l’image de la guerre qu’il véhicule, et sur le positionnement des combattants face à ce discours.
Mais cette première confrontation à la recherche m’avait convaincu de l’ampleur du travail qui pouvait être mené sur cet objet ; la maîtrise avait ancré en moi le désir de le poursuivre dans le cadre d’un DEA, propédeutique à une thèse. La difficulté était alors de dépasser un travail que je jugeais abouti. Si la problématique n’a guère changé, les registres d’explication mobilisés et les méthodes d’analyse adoptées se sont considérablement diversifiés.
Le titre souligne la dimension culturelle du sujet : « La baïonnette en 14-18 : utilisations, représentations et pratiques culturelles. »
A leur entrée en guerre, les fantassins français sont équipés, depuis 1886, du fusil Lebel et de sa baïonnette, une aiguille quadrangulaire de 52 cm. Elle est présentée par l’Ecole de guerre française comme l’arme décisive, celle par laquelle s’obtient la victoire. Pourtant les fantassins découvrent bien vite que cette excroissance métallique fixée au canon du fusil ne pèse pas lourd sous le feu ennemi. Dès lors, quel peut-être l’intérêt de porter son choix sur un objet de recherche en apparence aussi « pointu » ? Si l’on admet que la mort infligée a été extrêmement rare en 1914-1918, tenter de retrouver les « représentations » des combattants à travers les violences interpersonnelles revient à faire une histoire par les marges. De même qu’A. Corbin a bien montré qu’une histoire des pratiques réprouvées des prostituées dévoilait les désirs et pratiques sexuels masculins (4), une histoire des brutalités interpersonnelles doit permettre de découvrir, entre autres, le désir ou l’angoisse des combattants de tuer un ennemi à coups de baïonnette, ce qui motive cette envie, ce qui les effraie dans cette idée, le plaisir, le dégoût, la culpabilité ou la satisfaction qu’en ont tiré ceux qui sont passés à l’acte, le regard admiratif, réprobateur, craintif porté par l’entourage, de la famille au groupe primaire, etc.
Cette démarche est intimement liée à une autre question à laquelle nous tenterons de répondre : quel sens donner alors à la permanence d’une image qui traverse la guerre, celle du combat à la baïonnette ? Cette persistance traduit-elle l’inadéquation entre les codes esthétiques et littéraires par lequel le combat était représenté avant 1914 et la nouvelle forme de guerre qui éclate en 1914-1918 ? Tient-elle à la difficulté, pour le commandement en particulier, à prendre en compte les réalités du combat moderne ? Que nous révèle les regards croisés autour de cette arme des désirs, des angoisses et des représentations des individus – et, au-delà, de la société – en guerre ? Continuer à soutenir, par exemple, que la baïonnette joue un rôle décisif dès lors qu’elle est servie par une volonté inébranlable, n’est-ce pas affirmer le poids de l’homme sur l’issue de la bataille ? Et si la guerre ainsi représentée servait en fait de décharge, de déversoir du sentiment d’impuissance ressenti devant cette forme nouvelle de la guerre ?
L’année de DEA a également été riche en expériences et en rencontres et a débouché sur deux publications :
En premier lieu, une recherche réalisée pour la Revue du Tarn (5) et intitulée « Lettres des nôtres sur le front : correspondance de poilus tarnais publiés dans le Journal du Tarn (1914-1917) ». Par la création d’une rubrique spécifique et récurrente, le Journal du Tarn, un hebdomadaire, offrait un corpus relativement large – une soixantaine de lettres – pour permettre d’appréhender les enjeux d’une telle démarche : quels étaient les objectifs poursuivis par le journal en publiant ces lettres ? Ces dernières étaient-elles authentiques ? Quelles représentations de l’univers des combattants donnaient-elles à lire ? Et quelles réactions soulevaient-elles dans le lectorat du journal ? L’article portait donc sur en partie sur le problème de l’articulation entre logiques de production et modalités d’appropriation des biens culturels. Cette démarche a largement été orientée par une seconde entreprise, menée en parallèle : une contribution au colloque « La Grande Guerre. Pratiques et expériences » (6) intitulée « La représentation de la charge à la baïonnette, entre affirmation nationale et affirmation de soi » . Ce travail a été le fruit d’une rencontre extrêmement stimulante avec un autre doctorant, Benoist Couliou (membre du CRID 14-18 ). Son ouverture sur la psychanalyse offrit un éclairage stimulant sur la problématique de ma maîtrise, ramenée à une image – celle de la charge à la baïonnette d’une foule en rangs serrés déferlant irrésistiblement sur des ennemis en déroute : comment expliquer la permanence de cette représentation de la guerre pourtant très éloignée des réalités du front ? Quels en sont les vecteurs ? Et comment les combattants se positionnent-ils face à un discours dans lequel ils ne se reconnaissent pas ?
Depuis septembre 2005, après une année de préparation du CAPES d’histoire-géographie, je suis devenu professeur certifié. L’année de stage, effectuée au lycée Foch de Rodez, a été riche d’enseignements et, dans le cadre du mémoire professionnel, m’a permis de travailler sur les « rires et « sous-rires » » exprimés dans l’univers de la classe, la question n’étant pas « de quoi rit-on ? » mais « pourquoi rit-on ? », « qu’est-ce qui sous-tend le rire ? ». Or, si les salles de classe ne ressemblent guère à l’univers des tranchées, ce travail a nourri mes réflexions sur la Grande Guerre et m’a convaincu de l’intérêt du rire en 14-18, objet d’étude qui s’inscrit dans une histoire des individus en guerre, de même que mes recherches sur la baïonnette, aujourd’hui reprises après les avoir un temps suspendues.
1 - H.- I. Marrou, De la connaissance historique, Paris, Seuil, 1954, p.232-234.
2 - Les carnets de guerre de Louis Barthas, tonnelier, 1914-1918, Paris, Maspero, collection « Actes et Mémoires du peuple », 1978, 556 p. [introduction de R. Cazals]
3 - M. Bloch, Apologie pour l'histoire, 1941.
4 - A. Corbin, Le temps, le désir et l’horreur. Essai sur le XIX e siècle, Paris, Aubier, 1991.
5 - Revue du Tarn, n°196- hiver 2004, pp.729-737.
6 - Cazals Rémy, Picard Emmanuelle, et Rolland Denis (dir.), La Grande Guerre. Pratiques et expériences, Actes du colloque de Craonne – Soissons, Toulouse, Privat, 2005.


